Une semaine en Haïti N° 1732 Mercredi 10 déc 2025

Alter Presse

La lutte contre la criminalité et la restauration de la sécurité publique constituent un préalable à l’organisation d’élections libres, crédibles et inclusives en Haïti, aux yeux des partenaires internationaux, cités par le gouvernement haïtien.

P-au-P, 10 déc. 2025 [AlterPresse] --- Le Premier ministre haïtien Alix Didier Fils-Aimé a salué les contributions, jugées substantielles et annoncées par plusieurs pays de toutes les régions du monde, sous forme de personnel spécialisé, de capacités opérationnelles critiques et de soutien financier, selon une note consultée par l’agence en ligne AlterPresse.

Le gouvernement haïtien a exprimé sa reconnaissance pour cet engagement international, favorisé par la coordination active des États-Unis et du Canada, à l’issue de la réunion de haut niveau du Groupe de soutien à la Force de répression des gangs (Frg) pour Haïti, tenue le mardi 9 décembre 2025 à la Mission du Canada auprès des Nations unies.

Il a réaffirmé le caractère urgent et existentiel de la crise sécuritaire, que traverse le pays, ainsi que la confiance partagée dans la feuille de route proposée par les autorités haïtiennes.

Autorisé à être déployée en Haïti à la suite d’une résolution adoptée le 30 septembre 2025, la Frg demeure essentielle pour restaurer l’autorité légitime de l’État, sécuriser le territoire et créer les conditions indispensables à un retour durable à l’ordre constitutionnel, ont convenu les participants à cette rencontre stratégique, souligne-t-il.

La lutte contre la criminalité et la restauration de la sécurité publique constituent un préalable à l’organisation d’élections libres, crédibles et inclusivesen Haïti, aux yeux des partenaires internationaux, cités par le gouvernement haïtien.

La nouvelle mission onusienne devrait ainsi ouvrir la voie au processus électoral, permettant au peuple haïtien de choisir ses dirigeantes et dirigeants dans un climat de paix et de stabilité, ont estimé intefrvenantes et intervenants.

La participation du chef du gouvernement à cette conférence internationale aurait permis de renforcer une coalition unie autour d’une vision commune, portée par l’engagement résolu des États-Unis et du Canada, en vue de libérer Haïti de l’emprise des gangs et du terrorisme, souligne la note du bureau du Premier ministre.

Le gouvernement haïtien salue cette solidarité internationale massive, tout en appelant à une action concertée.

Il reste convaincu que le rétablissement de la sécurité créera les conditions politiques nécessaires à la tenue d’élections et à l’avènement d’une gouvernance stable et légitime, seule garante d’un développement durable pour Haïti.

La rencontre du mardi 9 décembre 2025, consacrée à la préparation du déploiement de la Frg, intervient dans un climat de terreur constante instaurée dans le pays par les gangs armés.

Ces groupes criminels, se réclamant de la coalition criminelle Viv Ansanm, ont massacré un nombre indéterminé de personnes dans la localité de Pont Sondé (Artibonite), le samedi 29 novembre 2025.

Le lundi 8 décembre 2025, l’agent Jimmy Daveus, membre de l’unité spécialisée SWAT de la Police nationale d’Haïti (Pnh), a été tué, lors d’une opération menée contre des gangs armés semant la terreur dans la commune de Mirebalais, située dans le département du Plateau central.

1,247 personnes ont été tuées et 710 autres blessées entre juillet et septembre 2025, a dénombré le Bureau intégré des Nations unies en Haïti (Binuh).

Plus de 3,000 personnes avaient déjà été tuées entre janvier et juin de la même année 2025.

Entre 2023 et 2025, 1,4 million de personnes ont été contraintes de fuir leurs domiciles, en raison de la terreur imposée par des gangs armés à travers le territoire national, selon un rapport de l’Organisation internationale pour les migrations (Oim), publié à la mi-octobre 2025.

La Frg a officiellement remplacé, à la mi-octobre 2025, la Mission multinationale d’appui à la sécurité (Mmas), avec un contingent initial d’environ 1 000 membres issus de cette dernière.

Elle devrait compter jusqu’à 5,500 policiers et militaires pour aider la Police nationale d’Haïti (Pnh) à combattre les gangs dans le pays.

Dans une note publiée le 5 novembre 2025 sur X, la nouvelle force a annoncé que ses principaux éléments arriveront en Haïti d’ici l’été 2026.

Confrontée à un manque de financement et d’équipements adéquats, la Mmas n’a pas été en mesure d’aider efficacement la Pnh à lutter contre les gangs armés et à rétablir la sécurité. [emb rc apr 10/12/2025 12:35]

********************************************************************

Haïti : Pont-Sondé vidé à 90 % de ses habitant.e.s, après une nouvelle attaque meurtrière du gang Gran Grif

1er décembre 2025

P-au-P, 1er déc. 2025 [AlterPresse] --- La ville de Pont-Sondé (Artibonite/Nord) est aujourd’hui quasiment vidée de ses habitantes et habitants, après une nouvelle vague d’attaques sanglantes perpétrées par le gang Gran Grif de Savien, dans la soirée du samedi 29 novembre 2025, selon les témoignages recueillis par l’agence en ligne AlterPresse.

Environ 90 % de la population a fui pour se réfugier notamment au lycée Sténio Vincent et sur la place Philippe Guerrier située en plein cœur de Saint-Marc, ville d’accueil, rapporte le journaliste Guerdy André, joint au téléphone par la plateforme AlterPresse/AlterRadio.

Un bilan partiel fait état d’au moins douze morts entre le samedi 29 et le dimanche 30 novembre.

Parmi les victimes figurent des enfants brûlés vifs, des personnes âgées, ainsi que de jeunes hommes et femmes.

À Poterie et dans le centre-ville de Pont-Sondé, des dizaines de personnes ont été tuées ou blessées, certaines à l’arme à feu, d’autres à la machette, à quelques dizaines de mètres seulement du commissariat local, où des policiers nationaux sont pourtant cantonnés, informe André.

Une coalition d’autodéfense a tenté de résister au niveau de la station de Pont-Sondé, mais les moyens manquent face à la puissance de feu des assaillants, explique-t-il.

La situation semble désormais hors de contrôle, et la population, livrée à elle-même, réclame des actions urgentes et concrètes pour mettre fin à cette spirale de violence.

Ce lundi matin 1er décembre, un véhicule surchargé de cadavres récupérés dans les maisons abandonnées de Pont-Sondé est arrivé à Saint-Marc, image qui témoigne de l’ampleur du drame, relate André.

Plusieurs familles, indignées par l’inaction des forces de l’ordre, ont manifesté dans les rues du centre-ville de Saint-Marc.

Cette mobilisation citoyenne a provoqué une vive tension, poussant de nombreux parents à retirer précipitamment leurs enfants des écoles.
En signe de solidarité, les directions d’établissements scolaires ont décidé de renvoyer les élèves chez eux.

Plusieurs personnes ont envahi les locaux de la mairie de Saint-Marc, barricadant plusieurs rues.

Les bureaux de l’administration publique, les écoles et les marchés sont paralysés.

Depuis le samedi 29 novembre 2025, certaines personnes étaient restées cloîtrées chez elles à Pont-Sondé, espérant échapper aux violences.

Ce lundi matin 1er décembre, plusieurs d’entre elles tentaient de fuir, tandis que d’autres ont été retrouvées mortes ou calcinées dans leurs maisons incendiées par les gangs, signale le journaliste.

Les groupes criminels, retranchés dans les mornes environnants, tirent à distance sur les civils.

Des victimes par balles ont été recensées dans plusieurs zones.

Pourtant, l’attaque du samedi 29 novembre 2025 avait été annoncée dès le mercredi 26 novembre, par le gang Gran Grif de Savien, sans que les autorités ne prennent les mesures nécessaires pour l’empêcher, déplore Guerdy André.

Dans la nuit du 2 au 3 octobre 2024, des membres lourdement armés du gang Gran Grif avaient déjà attaqué Pont Sondé, faisant au moins 70 morts, dont une dizaine de femmes et trois nourrissons.

Le Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’homme avait alors recensé au moins 16 blessés graves, dont deux membres du gang touchés lors d’un échange de tirs avec la police haïtienne. [emb apr 01/12/2025 12 :25]

********************************************************************

La MINUSTAH savait, l’État n’a jamais reçu les données

Quand les Casques bleus ont quitté Haïti, le 15 octobre 2017, ils ont emporté bien plus que des containers, des véhicules et des uniformes.
Réginald Surin
11 déc. 2025
La MINUSTAH savait, l’État n’a jamais reçu les données

Des agents de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti (MINUSTAH)

Quand les Casques bleus ont quitté Haïti, le 15 octobre 2017, ils ont emporté bien plus que des containers, des véhicules et des uniformes. Ils sont partis avec une mémoire stratégique complète, patiemment construite depuis treize ans : des cartes criminologiques mises à jour plusieurs fois par semaine, des dossiers détaillés sur les chefs de gang, des analyses de flux financiers, des doctrines opérationnelles testées sur le terrain. Une architecture de renseignement qui n’a jamais trouvé preneur. Pas par rétention, mais parce que rien n’était prêt pour la recevoir.

C’est ce que note l’International Peace Institute dans son rapport sur la transition post-MINUSTAH : la mission est partie “sans plan clair de transfert des capacités”, dans un contexte où aucun organisme haïtien n’était en mesure d’absorber, sécuriser ou exploiter ces données (IPI, 2018). On ne transmet pas une base de renseignement à un espace administratif vide. Et pourtant, c’est exactement ce qui s’est produit.

Pendant les années où la MINUSTAH affrontait les gangs, le cœur de la mission n’était pas les blindés, ni les patrouilles, ni les checkpoints. C’était une petite cellule : le Joint Mission Analysis Centre. Le JMAC fusionnait rapports de patrouille, sources humaines, images satellitaires, observations discrètes sur le terrain. Il produisait des dossiers complets : habitudes des chefs, déplacements, relais, zones de refuge, sources de liquidité. En 2007, c’est ce travail qui a permis d’arrêter Zachari, puis Ti Bazile, Evens Jeune, Belony, Ti Will. Rien de spectaculaire. Juste un renseignement méticuleux.

Après le séisme de 2010, cette machine s’est encore perfectionnée. Les cartes produites alors : densité de population, points de contrôle informel, axes de mobilité criminelle préfiguraient déjà les frontières du pouvoir armé en 2020 ou 2025. Ceux qui ont consulté ces documents soulignent à quel point la fragmentation actuelle de Port-au-Prince était visible dans les couches SIG que la mission mettait à jour chaque semaine (Security Council Report, 2017). La MINUSTAH pouvait prédire ce qui se déroulerait ensuite.

Mais aucune institution haïtienne n’a reçu ce savoir. Aucun organisme n’a hérité des cartes, ni des méthodes, ni des protocoles. L’OIF, dans sa note sur le post-MINUSTAH, rappelle que la mission a quitté un pays où “aucune structure nationale pérenne n’avait été mise en place pour garantir la continuité des capacités” (OIF, 2022). Ce n’est pas que l’État a oublié. C’est qu’il n’a jamais reçu.

Pendant ce temps, les gangs évoluaient. En l’absence de surveillance structurée, ils ont pu se transformer sans contrainte. Ils se sont armés à un niveau inédit. En 2007, ils disposaient surtout de pistolets et de fusils artisanaux. En 2025, le pays compte entre 270 000 et 500 000 armes à feu selon Robert Muggah, dont une part considérable contrôlée par les groupes criminels : AR-15, AK-47, fusils de précision de calibre .50, munitions de guerre venant principalement de Floride. La puissance de feu dépasse parfois celle de la police.

Ils se sont fédérés. Au lieu d’une multitude de petites bandes, Haïti fait désormais face à de grandes coalitions : le G9, le G-Pèp, Viv Ansanm. Plusieurs milliers de combattants organisés, contrôlant près de 80 % de la capitale selon les estimations onusiennes. Une coordination que la MINUSTAH n’avait jamais rencontrée dans ces proportions.

Ils ont bâti des économies diversifiées. Kidnapping, carburant, marchés, routes, transferts. Comme le montre Robert Fatton, ces groupes ne sont plus seulement des prédateurs : ils sont devenus des acteurs qui capturent la rente, structurent des territoires, imposent des règles. Ils incarnent ce que la littérature nomme la “criminal governance” : une autorité parallèle, avec sa fiscalité, sa justice, sa police informelle.

Ils ont pris la parole. Publiquement. Caméras, ultimatums, discours. En 2024, une alliance criminelle peut forcer la démission d’un Premier ministre et fermer un aéroport. C’est une mutation politique, et non plus simplement criminelle.

Pendant que les gangs montaient en puissance, l’État avançait dans le noir. Sans outil de suivi, sans données, sans doctrine. Après le départ de la MINUSTAH, aucun relais n’a été mis en place. Les commissariats abandonnés, les véhicules immobilisés, les communications en panne. La police s’est repliée vers des interventions ponctuelles, brèves, sans continuité : exactement le modèle que Kalyvas identifie comme le plus propice à l’enracinement de la violence.

Ce n’était pas une défaillance morale. C’était une défaillance structurelle. Pour transmettre, il faut un réceptacle. Pour hériter, il faut une institution. Haïti n’avait ni l’un ni l’autre.

La MINUSTAH avait pourtant compris quelque chose d’essentiel : on ne stabilise pas une zone avec une opération, mais avec une présence. “Nettoyer, tenir, construire.” Une logique patiente, qui combine renseignement, occupation du terrain et reconstruction. Ce savoir existe. Il a été éprouvé. Mais personne, en 2017, n’a été en mesure de le faire vivre après le départ de la mission.

En 2025, la Force de répression des gangs (FRG ) arrive. Avec ses analystes, ses cartes, ses doctrines. Une nouvelle mémoire s’accumule. Une nouvelle machine se met en marche. Rien ne garantit qu’elle réussira, mais sa capacité d’analyse sera réelle. La question, pourtant, n’est pas là. Elle est ailleurs : que restera-t-il quand elle partira ?

Si une cellule nationale n’est pas créée maintenant pour recevoir ce que la FRG découvrira, alors l’histoire se répétera. Comme en 2017. Comme en 2004. Une mission arrive, comprend, agit, s’en va et le pays se retrouve seul, avec un vide plus lourd qu’avant.

Mais cela n’a rien d’inéluctable. D’autres nations ont su transformer l’aide internationale en capacité durable. La Colombie a absorbé les méthodes américaines au point d’en faire sa doctrine. Le Salvador a institutionnalisé l’analyse post-conflit. Le savoir étranger n’est pas fait pour rester étranger : il est fait pour devenir local.

Et c’est là que se joue l’avenir. Non dans une bataille décisive contre un groupe armé. Non dans une intervention spectaculaire. Mais dans la création, au cœur de l’État, d’un espace où le savoir ne se perd plus. Où les missions internationales ne repartent plus avec ce qu’elles ont appris. Où la mémoire devient une continuité et non une parenthèse.

Ce qui vient maintenant peut être une rupture. La FRG ne restera pas éternellement. Mais son départ n’est pas condamné à ouvrir un gouffre. Il peut être un seuil. Un passage. La première fois où Haïti décide que la connaissance produite sur son territoire lui appartient. La première fois où une architecture étrangère devient une capacité nationale.

Rien n’oblige le pays à répéter le scénario de 2017. Rien n’interdit d’inventer un autre avenir. L’histoire n’est jamais écrite d’avance. Elle attend que quelqu’un la prenne au sérieux.

La véritable question est simple : cette fois-ci, Haïti décidera-t-elle de garder la mémoire ?

Voir en ligne : https://7icn5.r.a.d.sendibm1.com/mk...