Taline. Vingt ans. Restavek

par Gérard

Gérard nous raconte ici l’histoire vraie d’une jeune "restavek" en Haïti.
Le mot "restavek", en, créole, signifie "reste avec". Des enfants esclaves qui ne doivent jamais s’éloigner du maître, pour répondre à toutes ses sollicitations. C’est une très ancienne pratique, destinée à l’origine à aider des enfants de familles déshéritées, mais qui a très vite tourné à l’exploitation des enfants.

Taline. Vingt ans. Restavek.
Cette image est empruntée à Diane Be dont vous pourrez lire l’article ci-dessous en cliquant sur la vignette.

Ce soir-là, Rose, étudiante, qui est hébergée dans la maison de notre association, revient avec une grande jeune fille, qui semble très gauche et timide. Rose me dit, « C’est une amie, elle habite en face, dans la maison près de la ravine ». Je l’invite à s’assoir et lui offre un rafraichissement. Beaucoup de jeunes passent dans notre maison.
Je lui pose quelques questions d’usage, toute simples, en Français. Elle ne comprend pas et se tourne à tout instant vers Rose. C’est un peu le même résultat avec mon mauvais créole… Elle baisse les yeux et ses mains, qui triturent nerveusement un petit bout de bois, montrent à l’évidence une grande gêne. Je n’insiste pas pour ne pas la mettre dans l’embarras. Je reste en retrait, me remets à mon travail et la laisse parler, en créole, avec Rose. Je ne saurai guère que son nom, la première fois : Jeanne. Elle reviendra souvent à la maison, durant mon séjour, toujours à la même heure : vers 19 heures. Il fait nuit à cette heure en Haïti. Cette maison semble être un autre monde pour elle. Et au bout d’une heure environ, à chaque visite, son visage deviendra inquiet et elle murmurera « Mwen dwe kité ». Elle disparaîtra alors dans la nuit… l’électricité est devenue rare dans le secteur, comme dans tout le pays.
Je découvrirai, petit à petit, à mesure qu’elle s’habituera à nous au long de ces visites, qu’elle a 20 ans, qu’elle s’appelle Jeanne…ou plutôt que c’est le nom qu’on lui a donné, dans la maison d’en face, qu’elle appelle maison de sa tata... que son vrai nom, celui qu’elle porte depuis sa naissance, dans une famille misérable de petits paysans, dans la montagne au-dessus de Montrouy, est Taline. Pourquoi a-t-on changé son nom ?
Lors des premières visites, Rose m’avait expliqué que Jeanne ne se portait pas bien, qu’elle avait souvent des douleurs à l’estomac et au ventre, et qu’elle perdait parfois connaissance au moindre effort. Il est fréquent que des familles, dont un membre est malade et ne peut payer le médecin, vienne solliciter de l’aide. J’ai demandé si elle avait vu un médecin. J’ai été très étonné d’apprendre que, lorsqu’elle est tombée malade, trois mois auparavant, elle avait été envoyée plusieurs semaines « à la campagne ». Cette expression signifie qu’on l’a renvoyée chez elle, dans cette famille de paysans très pauvres, à la campagne, dans les mornes. Peut-être pour qu’un « médecin- feuille » la guérisse. Là habitent sa mère, un grand frère, qui cultive, sur le petit lopin de terre, haricots, maïs et patates douces, qui ne suffisent pas à nourrir la famille, une petite sœur et un petit frère. Le père a disparu il y a longtemps. Une grande sœur, qui est mariée et a un enfant, est revenue à Port au Prince après avoir passé trois ans en République Dominicaine. 800000 haïtiens vivent dans le pays voisin, la plupart du temps sans papiers, chassés par la misère d’Haïti. Ils tentent d’y survivre, mais très souvent ils reviennent au pays, expulsés, sans aucun subside. Parfois ils reviennent d’eux-mêmes, ne trouvant pas de travail là-bas. Ils passent alors d’un bidonville en République Dominicaine à un autre, en Haïti. La grande sœur de Jeanne-Taline, avec son mari et son enfant, ont d’ailleurs de nouveau quitté récemment Port au Prince pour retourner en province, espérant y trouver du travail et un logement moins cher. Beaucoup de marchands de sommeil louent aux plus démunis, des logements insalubres, dans les bidonvilles, sans eau, toilettes ni électricité. Il faut payer un an d’avance et les « locataires » peuvent être expulsés d’un jour à l’autre. Le prix moyen est 500 à 600 € par an pour une pièce. Ce que ne gagnent pas beaucoup de pauvres.
Lors de chacune de ses visites à la maison, Rose sert à Taline un bon repas, qu’elle met de côté pour elle, et que celle-ci dévore jusqu’à la dernière miette. Peu à peu, au cours des visites, je parviens à en savoir un peu plus sur elle. A 12 ans, a été confiée par sa mère, qui ne pouvait pas la nourrir ni l’envoyer à l’école, à cette famille de la maison d’en face… Cette famille comprend : la « Tata »maîtresse de maison, le boucher, son « homme », qui est aussi l’homme d’autres femmes avec qui il a des enfants. Il y a la fille de Tata, qui a 17 ans, elle fréquente une bonne école, elle partage une chambre avec Taline. D’autres membres de la famille vivent aussi dans la maison. Ils étaient huit en tout, jusqu’à ce qu’une autre tribu, des anciens voisin, amis du boucher, s’invitent dans la maison : ils ne peuvent plus payer leur loyer et sont hébergés pour quelques mois… avec trois enfants. Ils sont aujourd’hui 13 en tout, entassés dans cette maison. Le boucher ne donne pas beaucoup d’argent, il vit de petits trafics et chaque samedi, il tue une vache et vend la viande au détail, dans la rue ; c’est de là que vient son surnom. Tata, qui a un travail modeste, ne gagne pas beaucoup : pas assez pour faire vivre tout le monde. D’autant que la famille hébergée, sans emploi, ne participe pas aux dépenses. Ils resteront là jusqu’à ce qu’on les contraigne à partir, ce qui n’est pas facile. Quelques aides arrivent de temps en temps des USA où vit la sœur de Tata, qui est femme de ménage là-bas.
Il y a huit ans, Taline a été « placée » dans cette famille. En échange de son travail, elle est censée être nourrie et aller à l’école. Elle n’est pas douée pour l’école... Elle y allait, effectivement, trois ou quatre heures par jour, l’après- midi. Elle n’y apprend rien : elle sait écrire quelques mots en créole, avec beaucoup d’efforts et d’application, comme le ferait un enfant de quatre ans. Le reste du temps, elle travaille : la vaisselle, le ménage, la lessive, les repas, et tout service qu’on lui demande, pour les douze autres personnes de la maison. Elle commence à 5 heures du matin, et le soir, il n’y a pas de limite. Elle ne sort pas et n’est jamais allée plus loin que les limites du quartier. Elle ne connaît personne excepté quelques filles de l’école avec lesquelles elle ne peut pas avoir de relation, puisqu’elle n’a pas de téléphone. La soeur de Tata, qui vit en Amérique, lui en avait rapporté un, mais dès son départ, Tata le lui a repris…pour qu’elle de devienne pas « fanm nan move lavi » (une débauchée). Depuis huit ans, son univers est le quartier. Les visites à notre maison sont sa seule escapade. Elle ne va même pas au marché comme certaines autres filles « restavek ». Taline est en effet une « restavek ». Des enfants esclaves qu’on nomme ainsi parce qu’ils se tiennent toujours non loin du maître, prêts à exécuter dans la seconde tout ce qui peut leur être demandé, à toute heure du jour et de la nuit.
Aujourd’hui, la « famille » a des difficultés. Taline part à l’école à 14 heures. Elle devrait avoir une gamelle de riz, son repas, comme la plupart des autres filles, placées, qui vont dans cette école, mais elle n’en a pas. Quand elle revient, vers 17 heures 30, la « famille » a déjà mangé et la plupart du temps il ne reste rien pour elle. (En Haïti, le repas du soir a lieu vers 17 heures). Taline n’ose pas demander, elle n’a guère droit à la parole, et elle a faim en permanence. C’était la cause de ses malaises. Depuis qu’elle mange à la maison, ils ont disparu. Tout est fait pour qu’elle soit contrainte à une docilité absolue. Un autre outil d’esclavage est la contrainte d’une religion, qui complète l’arsenal d’asservissement. Tania est obligée d’aller à l’église, très souvent, où on lui enseigne que sa condition est la volonté de dieu, annihilant en elle toute velléité d’émancipation. Les religions de la crainte, si envahissantes et omniprésentes en Haïti, sont des instruments de l’esclavage depuis des siècles.
Peu à peu, ces enfants en domesticité intègrent l’idée qu’ils ne sont rien et s’installent malgré eux, dans leur condition. Personne ne s’en inquiète. La famille et les parasites qui la complètent profitent du travail de Taline, le reste de la société est indifférent. 250000 enfants sont dans ce cas en Haïti. Mais il y a bien plus dramatique. La banalité de son cas a cela de terrible qu’il n’inspire aucune compassion.
Taline ne possède rien. Quand ses chaussures sont usées, on lui en trouve une paire d’occasion. Cependant, elle semble attacher une grande importance à être très propre quand elle vient à la maison, presque élégante. L’école qu’elle fréquente est une école « borlette », on n’y apprend pas grand-chose, c’est un établissement pour les enfants en domesticité. Comme beaucoup de fausses écoles, elle sert à enrichir le propriétaire.
On s’attendrait à trouver en Tata une bourgeoise patibulaire, mais c’est une femme d’apparence sympathique, encore assez jeune, une quarantaine d’années, qui n’est pas chez elle (la maison, pas terminée, appartient au boucher) qui n’arrive pas à finir les fins de mois avec son modeste salaire d’employée dans une école. Mais elle n’a pas d’autre solution. Elle est aussi, dans un sens, prisonnière. Cependant, peu à peu, elle a fait de Taline une esclave en toute bonne conscience. Cette jeune fille, qui a aujourd’hui vingt ans, ne connait rien de la vie, ne sait rien du monde. Tata a prévenu qu’à partir de maintenant elle ne pourrait plus l’envoyer à l’école. Si un jour on décide de se débarrasser d’elle, elle partira sans rien, elle n’aura nulle part où aller : sa « famille » ? La rue ? Plus vraisemblablement un homme qui la « récupèrera »… elle sera alors de nouveau une proie dans ce monde où il faut être fort pour survivre. L’attitude du « boucher » envers elle, depuis qu’elle est devenue une adolescente, est un sujet que nous aurons la décence de ne pas aborder….et sans doute une des raisons pour lesquelles Tata pense à se débarrasser d’elle.
Ce soir-là, Taline est arrivée très fatiguée à la maison. Elle avait marché 4 heures aller et quatre heures retour, pour aller voir son oncle, qui habite une cabane à l’extérieur de la ville, chez qui la grande sœur avait laissé un peu d’argent pour elle avant de déménager.
Il s’agissait de 200 gourdes. (deux Euros). « Qu’est-ce que tu vas faire avec ces 200 gourdes ? », ai-je demandé.
Mais elle m’a appris que l’oncle avait dépensé cet argent pour s’acheter à manger. Taline sourit, avec ce sourire un peu triste des gens qui ne s’attendent pas à ce que quelque chose de bon leur arrive… Elle ne lui en veut pas. Elle aurait acheté des chaussures à une marchande ambulante…
Quelques jours après, j’ai croisé Taline, de loin, en allant chercher de l’eau. Elle m’a fait un petit signe. Quelqu’un l’a vu et l’a rapporté à Tata qui s’est fâchée et l’a menacée. Si elle veut revenir à la maison, elle devra être très prudente. Une maison où il y a des « blancs » !

On connaît le cas d’enfants esclaves, battus, abusés, mal nourris, qui dorment sous la table ou devant la porte, la nuit, corvéables à merci, que l’on jette comme des chiffons trop sales quand ils sont malades ou quand on en trouve un autre, plus travailleur et plus docile. Cela existe malheureusement, mais le cas de Taline est sans doute le plus fréquent. Ce ne sont pas les gens les plus riches qui prennent des enfants en esclavage, mais souvent, de plus en plus, des familles modestes ou même pauvres, qui trouvent plus faible qu’eux à exploiter. Les riches ont tout loisir, pour des salaires de misère, d’embaucher du personnel, tant la demande est importante. 70% des femmes sont sans travail.
Il arrive que certains de ces enfants restaveks se sauvent, surtout les garçons, alors, ils se retrouvent dans la rue, n’ayant nulle part où aller... C’est ce qui s’est passé l’an dernier pour un garçon, qui était placé chez le boucher, et qui était battu et surchargé de travail. Personne ne sait ce qu’il est devenu. Personne ne s’en inquiète.
La société haïtienne montre, dans sa majorité, une terrible indifférence. Les gens modestes ont bien d’autre chose à faire, eux aussi préoccupés d’un quotidien de plus en plus difficile, que de se soucier du sort de gamins, que des « tatas ou des tontons charitables » ont recueillis.
Pour lire l’article de Diane Be, cliquez sur la vignette.

P.-S.

Aider les enfants d’Haiti est plus que jamais une nécessité, un devoir humain. Le chaos actuel du pays plonge les plus vulnérables dans une misère insoutenable.
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